Faut-il maîtriser la peur ?
Jamais cette question n’a été aussi déterminante pour notre avenir collectif.
Qu’elle soit individuelle ou collective, la peur et le stress qu’elle entraîne sont une réaction physiologique de survie fondée sur le décalage entre la perception d’une situation et celle de nos ressources pour l’affronter. Plus la situation est perçue comme complexe ou inattendue, ou moins les ressources mobilisables sont considérées comme adéquates, plus le stress et la peur vont s’accroître.
Cette sensation de perte de contrôle peut aussi survenir au sein d’une organisation lorsque les dirigeants, pensant souvent préserver leurs équipes, ne communiquent pas sur un risque ou une crise. Les collaborateurs peuvent alors avoir l’impression que le leadership n’a pas pris la mesure du danger et s’inquiéter. L’asymétrie de l’information joue un rôle clé dans l’émergence et la propagation de la peur, amplifiée par notre imagination.
À l’inverse, la “panique des élites”, décrite par Kathryn Tierney dans son ouvrage sur le désastre de l’ouragan Katrina à la Nouvelle Orléan, évoque la tendance de certains dirigeants à projeter leurs propres peurs sur les autres et à provoquer la panique qu’ils redoutent. Ce phénomène pose la question de la confiance accordée aux équipes de terrain, souvent les mieux placées pour comprendre et gérer une situation.
Le cas Disney
L'équipe Disney+ (streaming) avait réalisé un lancement exceptionnel en 2019-2020 : 137 millions d'abonnés en 2 ans, surpassant toutes les projections internes. Les équipes créatives et techniques avaient un plan clair de montée en puissance progressive.
En 2022, face au ralentissement de la croissance (normal après le boom COVID), le PDG a paniqué devant les actionnaires et pris trois décisions contre l'avis de ses équipes :
- Coupes massives dans les budgets créatifs.
- Réorganisation brutale centralisée autour de lui, retirant l'autonomie aux équipes de contenu.
- Objectifs d'abonnés irréalistes imposés publiquement (260M d'ici 2024) pour rassurer Wall Street.
Le PDG ne croyait pas que ses équipes pouvaient gérer la transition. Il a donc sur-contrôlé, ce qui a démotivé les talents clés, ralenti les décisions créatives et grevé les résultats. L’action a perdu 44% en 2022 et il a été débarqué.
Lorsque la peur émerge, il faut donc commencer par la reconnaître et le faire savoir : « Je réalise que cette situation suscite de fortes inquiétudes. Nous allons en discuter ouvertement. » Il faut ensuite prendre le temps de résoudre le problème. Pour rétablir l’équilibre, il est nécessaire de mobiliser les ressources qui permettront de rassurer les collaborateurs, soit en clarifiant les faits, soit en apportant des garanties supplémentaires de sécurité.
Dans un contexte hautement incertain comme celui que nous traversons, il convient aussi de mobiliser un stress positif, capable de renforcer notre anti-fragilité : cette capacité à tirer parti de l’inattendu. Elle repose sur trois principes simples : la prévention, en s’améliorant et en apprenant de petites prises de risque ; la vigilance, en repérant les signaux faibles et en s’appuyant sur son écosystème ; et l’adaptation, en conservant toujours des options et des marges de manœuvre.
Le monde actuel nous rappelle enfin que la maîtrise de nos peurs individuelles et collectives est aussi un enjeu politique. Gouverner par la peur a souvent été utilisé dans l’histoire, mais cette stratégie menace toujours la liberté.
Éduquer les dirigeants, les managers et le corps social à résister à la contagion émotionnelle et à l’usage de la peur comme outil de pouvoir constitue donc un enjeu majeur. Car la liberté repose sur l’apprentissage du risque maîtrisé et du libre-arbitre qui surpasse la peur.
Gérard Guerrier, auteur du livre "Éloge de la peur" aux Éditions Paulsen, nous éclaire à ce propos :
Quels sont les signaux physiologiques de la peur ? Comment s’observe-t-elle ? Combien de temps dure-t-elle ?
La peur est, tout à la fois, une alarme et la mobilisation de notre corps pour combattre, fuir ou s’immobiliser. Contrairement aux réflexes purs qui utilisent un circuit ultra-court : récepteur sensoriel - moelle épinière - réaction musculaire, le circuit de la peur utilise des circuits neuronaux localisés dans le cerveau et particulièrement dans les structures sous-corticales, comme l’amygdale, véritable tour de contrôle de la peur. En présence d’un signal jugé inquiétant, cette amygdale actionne le système nerveux sympathique au travers de l’adrénaline et la noradrénaline. Dès lors, les sous-systèmes essentiels au combat ou à la fuite sont stimulés : oxygénation musculaire et donc accélération du rythme cardiaque, de la respiration, mais aussi dilatation de la pupille, etc. À l'inverse, les fonctions non essentielles en cas de crise, comme la digestion, sont mises en sommeil. La peur primitive se déclenche en 80 millisecondes. Elle n’est donc pas raisonnée. Par contre, elle ne peut durer très longtemps, au risque sinon d’épuiser notre corps: une à deux minutes peut-être. Ensuite, un autre métabolisme mobilisateur doit prendre le relais au travers du cortisol : le stress.
Quels sont les facteurs qui amplifient la peur ?
Les personnes, naturellement sensibles, qui ont vécu des traumatismes, seront plus sujettes à la peur. Il faut ici différencier la peur primitive liée à un danger immédiat et bien défini, que je pourrais qualifier d’animale, de l’anxiété, propre à l’homme. Celle-ci est liée à un objet passé ou futur, aux contours incertains. Si cette anxiété nous permet de nous préparer à affronter un danger, elle peut aussi nous handicaper lourdement en mobilisant nos ressources psychiques pour faire face à des dangers hypothétiques ou même imaginaires. Là encore, le degré de sensibilité personnelle, mais aussi le flux d’information, l’impossibilité de contrôler les évènements sont autant de facteurs qui amplifient l’anxiété. Notre époque est particulièrement anxiogène car elle se noie dans un trop plein d’informations que nous ne contrôlons pas. Au début du XXe siècle, le paysan dauphinois ne s’inquiétait guère des humeurs d’un président américain ou du prix du pétrole ou encore du niveau de la dette européenne.
Comment maîtriser la peur ?
Je ne crois pas qu’il faille nécessairement maîtriser la peur primitive, car celle-ci joue un rôle essentiel dans notre survie. De même, l’anxiété, quand elle reste contenue, est un véritable facteur de performance. Impossible de diriger une entreprise, de se lancer dans des projets hasardeux sans se projeter dans le futur, sans s’y être préparé. Imagine-t-on un guide de haute montagne qui ne vérifie pas son sac avant de partir ? Mais l’anxiété, si elle n’est pas apprivoisée, peut rapidement dégénérer et jouer contre son camp. Pour éviter cela, je donnerais quelques conseils :
Être bien dans sa tête et dans son corps : sport et méditation.
Ne pas nier ses peurs mais savoir les identifier ainsi que leurs sources.
Les ramener à la réalité.
Comme Marc Aurèle et les Bouddhistes : être capable d’accepter ce que l’on ne peut pas changer.
Partager ses peurs et ses doutes avec son cercle de confiance.
et enfin … une bonne nouvelle : la peur et l’anxiété se dissolvent dans l’action !